Skibidesign – Graphisme et mème

Abstract & Introduction

Abstract

Memes are often dismissed as trivial internet humor but this article examines them as a complex visual language developed by amateur users.

The research first analyzes the graphic structure of memes by applying the concept of the mechanical encrusted on the living. It demonstrates that the use of fixed templates allows for infinite variations of human situations.

The study also highlights the aesthetics of imperfection where pixelation and poor resolution serve as markers of authenticity and community belonging rather than technical failures.

Furthermore the article questions the traditional value of the original image. By reversing the logic of the aura described by Walter Benjamin the text argues that the value of a meme resides in its circulation and constant reappropriation.

Finally the analysis explores how memes function as a refuge from anxiety and a form of Pascalian distraction. It suggests that this medium oscillates between simple entertainment and ambiguous social critique where sincerity and irony become indistinguishable.

Key Words

Visual grammar, Standardization, Authenticity, Circulation, Re-appropriation

Introduction

Sur Internet, des images circulent, se transforment, se propagent rapidement. Ces objets graphiques particuliers, les mèmes numériques, constituent aujourd’hui un phénomène culturel et communicationnel incontournable.

Qu’est-ce un mème ? Le terme vient du biologiste évolutionniste britannique Richard Dawkins qui, dans Le Gène égoïste (1976), le présente comme un « réplicateur culturel » : une unité immatérielle qui se transmet de « cerveaux en cerveaux », à l’instar du gène. Pourtant, comme le souligne Albin Wagener, spécialiste en sciences du langage et en sciences de l’information et de la communication, cette vision mécaniste ne prend pas en compte « les principes de créativité et de libre arbitre chez les individus »1.

Les mèmes numériques dépassent alors cette définition. Ils apparaissent comme des « capsules d’expression cognitivo-affectives » : des contenus condensés qui mêlent texte et image pour transmettre rapidement émotions et idées2. Contrairement à une simple image, le mème est pensé pour être repris, modifié, détourné.

Ces objets présentent un paradoxe : leur apparence est souvent simple, voire volontairement imparfaite (images pixelisées, usage de la typographie Comic Sans MS fig.2), pourtant ils transmettent des émotions, des messages et des idées avec efficacité. Étudier le mème relève du graphisme car il constitue une production visuelle qui questionne la pratique design : qu’est-ce qu’une composition efficace ? Comment créer un langage visuel partagé ? Quelle est la valeur de l’original face à la variation ? Le mème représente un laboratoire où s’inventent de nouvelles grammaires visuelles, où l’esthétique de l’imparfait devient norme, où la répétition crée du sens.

Alors pour étudier ce sujet de mème nous allons tenter de répondre à la question : pourquoi le mème, malgré son apparence simple, voire volontairement imparfaite, parvient-il à transmettre autant d’émotions et d’idées, et à rassembler des communautés sur Internet ? Nous examinerons d’abord comment le mème développe un langage graphique propre, puis comment il valorise la réappropriation, avant d’étudier son oscillation entre divertissement et critique.

Notes de bas de page

1. Albin Wagener, « Mèmes, gifs et communication cognitivo‑affective sur Internet : l’émergence d’un nouveau langage humain », Communication [en ligne], vol. 37, n° 1, 2020, [consultation le 27 novembre 2025] : http://journals.openedition.org/communication/11061.

2. Ibid.

3. EUTERPIA, Mème du doge, 2014, [Montage CC0], Wikimedia Commons. Dérivé de Shiba inu taiki.jpg. https://knowyourmeme.com/memes/doge

Le langage graphique

Le mème développe un vocabulaire propre, une grammaire visuelle reconnaissable. Albin Wagener identifie cette structure sémiotique : le mème « circule sous une forme relativement simple, alliant un texte bref et riche en références symboliques transmissibles, avec une image liée à un phénomène culturel ou d’actualité, ce qui permet un phénomène de sémiosis rapide, percutant et immédiatement reproductible chez les initiés »3.

Cette apparence simple n’est pas un défaut : plus les formats sont faciles à repérer, plus ils se propagent. Kaplan et Nova expliquent que les images macros (images avec texte superposé en haut et en bas) forment un « système graphique »4 qui devient un « modèle d’expression dérivé »5 : un format stable qui invite à imaginer d’autres messages6fig.3.

Cette logique de standardisation trouve un écho chez Bergson. Il identifie le comique comme « du mécanique plaqué sur du vivant ». Le mème incarne cette formule, ou ce que l’on pourrait appeler la mécanique appliquée au vivant : les formats standardisés (comme les rage faces fig.4, ces dessins simplifiés de visages exprimant diverses émotions, ou les templates, c’est-à-dire les modèles réutilisables type Advice Animal) sont le mécanique, des structures rigides. Le contenu variable, les situations humaines qu’on y applique, est le vivant. Bergson ajoute que le comique « se fabrique. Il se produit par des moyens qu’on peut prévoir et calculer »7. Le mème suit exactement cette logique : on fabrique du comique en appliquant une formule connue à une situation nouvelle, « c’est des jeux de glissement, de fusion, de circulation de différentes images »8.

Notes de bas de page

3. Ibid.

4. Frédéric Kaplan et Nicolas Nova, La culture Internet des mèmes, Lausanne, PPUR, 2016, p. 22.

5. Ibid., p. 25.

6. Exemple : un placement texte haut/bas, police Impact avec contour blanc répondent à la nécessité de lisibilité rapide et de faire partie du lexique des mèmes. La création d’un standard conduit à une forme de lexicalisation. Camille Alloing, maître de conférence, explique : « toutes ces productions culturelles qui sont circulantes, réappropriées, reprises, transformées, c’est que les appropriations qui en sont faites conduisent à ce qu’on peut appeler, en linguistique, on appelle ça des lexicalisations. » ARTE, « Le mème : une nouvelle forme de langage – BiTS #96 », BiTS, 24 mai 2016, [vidéo en ligne], [consultation le 27 novembre 2025] : https://www.youtube.com/watch?v=N5dm7Nf2PmE.

fig.3 ANONYME, Advice Dog, 2006, image numérique (template), Forum Mushroom Kingdom. https://knowyourmeme.com/memes/advice-dog
Ce modèle illustre le concept de « système graphique » défini par Kaplan et Nova : une matrice visuelle fixe prête à accueillir une infinité de variations narratives.

fig.4 ANONYME, Rage Comic, 2008, image numérique, 4chan/Reddit.
https://knowyourmeme.com/memes/subcultures/rage-comics
Ce masque graphique standardise l’expression de la ruse, illustrant la « mécanique plaquée sur du vivant » bergsonienne : une grimace figée applicable à toute situation de tromperie.

7. France Culture, « Le rire de Bergson », Le rire en philosophie, épisode 1/4, 2025, [podcast en ligne], [consultation le 27 novembre 2025] : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts.

8. Ibid.